• Premiers Chapitres du tome II

    Le premier tome est disponible ici et je vous propose d'en découvrir les deux premiers chapitres sur le blog ! 
     
     

    —       Fais bien attention, mon enfant… ! Un animal de Luth est bien plus qu’un simple animal de compagnie… Il est toute une partie de son maître qui s’extériorise. Sache que tu peux littéralement perdre tout contrôle sur toi-même si tu n’arrives pas à dompter cette partie de toi qui est consciente de ce qu’elle est ! Cependant, si tu arrives à le contrôler parfaitement, tu verras que ton animal de Luth sera celui qui te relèvera dans les pires moments, celui sur qui tu pourras toujours compter. Le tout n’est qu’une question de confiance. Quand je dis « confiance », je parle non seulement de la confiance que tu lui accordes à lui, mais aussi et tout d’abord, la confiance que tu as en toi. C’est un long processus qui demande à la fois patience, courage et force d’esprit car, et cela tu t’en rendras compte par toi-même, par moment tu ne te reconnaîtras pas en lui. Par moment vous serez des étrangers l’un pour l’autre… Du moins c’est ce que vous penserez puisque, et cela tu ne dois jamais l’oublier, vous êtes la même entité… Oui Tina, toi et ton animal de Luth ne faites qu’un, et ce, pour le meilleur et pour le pire…

    —       Le pire… ?

    —      Oui, le pire. Mais je serai toujours là pour te guider alors surtout n’hésite pas à venir vers moi pour que je t’aide à progresser et à gérer les conflits… !

    —       Ne t’inquiète pas, parrain ! Je suis devenue très forte pour régler toute sorte de conflits…    

     

     
    Quelques mois plus tard…

     

     1           

     

    Deux voix s’élevèrent à l’étage, une porte claqua. Le son en fut réduit mais le ton resta élevé. Au rez-de-chaussée, dans la cuisine, Charlotte sourit :

    —       Et maintenant ça fait combien ?

    —       Dix… Ok, tu as gagné ton pari… C’est pourquoi cette fois-ci ? s’enquit Kevin en faisant le tour de la table pour attraper une pomme dans le saladier.

    —       L’université qu’elle a choisie est à dix kilomètres d’une université de biologie, mais Ray en a choisi une autre sur sa fiche de vœux…

    —       Combien ?

    —       Une centaine de kilomètres…

    —       Vous parlez de quoi ? demanda Anna en entrant dans la cuisine. Ah ! Non… Ne me dites pas… ! Tina et Ray sont encore en train de se disputer… ?

    —       Ta sœur devient de plus en plus intelligente… ! ironisa Charlotte en se levant.

    —       Merci Charlie, mais je crois que je vais me passer de tes commentaires aujourd’hui…

    —       Tu sors encore ? Mais tu viens de rentrer…

    —       Je voulais aller sur Ouhr avec Tina… mais apparemment ce n’est pas le bon jour !

    —       Il pourra bien se passer de toi aujourd’hui, non ? dit Kevin en se rasseyant.

    —       De qui est-ce que tu parles ? J’y vais pour vérifier que la blessure du petit Julio a bien cicatrisé…

    —       Et, bien sûr, il se pourrait que tu tombes par hasard sur ton très cher Michael…

    —       Ce ne sont pas tes affaires ! Où est maman ?

    —       Partie au marché. Elle a dit, et je cite… « dis-lui que si elle quitte la Terre, elle doit revenir intacte… ! ». J’ai évidemment fait semblant de ne pas comprendre le sous-entendu de cette phrase…

    —       Kev… Tu devrais commencer à faire la vaisselle sinon vous ne m’accompagnerez pas !

    —       Oui, chef ! dit Kevin en adressant un clin d’œil complice à Charlie.

    Anna sortit de la cuisine et monta frapper à la porte de sa propre chambre.

    —       Est-ce que je peux entrer ?

    —       Non ! cria Ray de l’autre côté de la porte.

    —       Oui, tu peux ! dit Tina en sortant précipitamment de la chambre.

    —       Tina… ! lança Ray en courant après sa copine dans les escaliers.

    —       Merci pour la chambre… ! fit Anna en soufflant avant de refermer la porte.

    Elle s’assit sur son lit et prit un cadre dans lequel il y avait une photo d’elle au côté de Ray et de Tina, ses deux meilleurs amis.

    —       Ça, c’était le bon temps… ! soupira-t-elle avant de s’allonger.

    La porte principale claqua et elle devina que c’était Tina qui était sortie. Elle soupira encore une fois en se levant pour fermer sa fenêtre. Quelques minutes plus tard, elle sortit de la chambre et trouva Ray assis dans les escaliers.

    —       Alors, comment est-ce que ça s’annonce ? lui demanda-t-elle en s’asseyant près de lui.

    —       Plutôt bien, mentit Ray. On devrait bientôt trouver un terrain d’entente…

    —       Vraiment… ? Elle n’avait pas l’air de s’engager sur cette voie, mais si tu le dis, je veux bien te croire…

    —       Anna, je ne sais plus comment m’y prendre ! Elle devient de plus en plus distante ! J’ai l’impression qu’il faut que je cède à tous ses caprices…

    —       C’est son esprit de contradiction qui se manifeste. Tu sais comment elle est…

    —       Tu veux dire comment elle est « devenue » ! Il y a un an, jamais elle n’aurait osé élever la voix ainsi sur moi… C’est à se demander si elle ne cherche pas elle-même la confrontation !

    —       Les gens changent. Elle commence à prendre ses propres décisions. Il faut la comprendre…

    —       Je crois que je lui ai donné assez de temps. Quand son père reviendra, je lui annoncerai ma décision de rompre avec elle, déclara Ray en se dirigeant vers la porte principale.

    —       Tu ne peux pas faire ça ! s’écria Anna en se levant à son tour.

    —       Ah bon ? Pourquoi ? Parce que c’est ta meilleure amie ?

    —       Notre… Elle est notre meilleure amie, Ray… ! eut-elle le temps de rajouter avant qu’il ne quitte à son tour la maison.

    Anna cria à Charlie et Kevin qu’elle sortait, et s’en alla chercher Tina.

    À peine quelques mois plus tôt, Anna et sa famille avaient déménagé de leur appartement pour acheter une maison. Monsieur Fury, le père d’Anna, avait eu une promotion grâce à ses dernières découvertes en biologie. Anna avait tout de suite adhéré à ce déménagement puisqu’il lui permettait enfin d’habiter à quelques pâtés de maison de sa meilleure amie. Depuis le temps qu’elle attendait ça !

    Elle avait connu Tina durant la dernière année de primaire, quand les professeurs avaient décidé de mélanger les classes… Une chance pour Tina, réalisa Anna. La petite rouquine était si timide et coincée qu’elle ne disait rien quand elle se faisait harceler par tous ses autres camarades à cause de sa « tignasse ». Anna avait fini par lui proposer, avec un large sourire et quelques friandises, de venir chez elle pour que sa mère remplace la sienne afin de la coiffer. Évidemment, Tina n’était pas venue. Anna, vexée, lui joua la carte du « j’aurais essayé, maintenant c’est à toi de faire un pas vers moi ». C’est Éric, le père de Tina qui fit le pas en la déposant chez Anna pour une après-midi entière à cause d’une « urgence » ; et c’est Anna, sa mère étant occupée, qui avait démêlé les cheveux de Tina en lui parlant de ce que faisait sa mère toute la journée : des défilés de mode. Finalement, Tina avait passé la nuit là-bas, par choix.

    Pendant qu’elle marchait lentement, Anna repensa à leur rencontre avec Ray. Ray Lirm, le nouveau. Anna sourit intérieurement. Ils avaient à peine douze ans et Ray se croyait déjà l’inventeur des armes biochimiques. Un gosse pareil aurait dû aller dans une école privée… Le sourire aux lèvres, Anna se mit à revoir la tête des professeurs du collège quand Ray leur exposait ses fameuses théories sur l’alchimie et les nouvelles technologies. Grand Dieu ! Son père était presque tombé sous le charme de Ray à l’en rendre jalouse… Au bout d’un mois à le fréquenter, c’était « Ray ceci, Ray cela… ». Anna avait tout de suite pensé que si elle voulait garder de l’estime dans l’esprit de son père, elle devait être amie avec Ray Lirm. Et puis de toute façon, elle n’aurait pas eu le choix… Tina était elle aussi tombée sous le charme de Ray. Anna soupira. Tina avait tout de même prit cinq ans pour lui montrer clairement ses sentiments ! Enfin… Ray n’était pas bête à ce point, lui il avait compris en même pas trois mois. Ce gosse était intelligent et autonome ! Il passait la plupart de son temps à s’occuper de sa sœur, Charlotte, parce que leur père était amiral et toujours à la base, tandis que leur mère passait la moitié du temps à l’hôpital. Sa sœur était un peu la « prunelle de ses yeux »… Anna se souvint du ton très adulte que Ray avait pris quand il lui avait demandé de laisser Tina « mûrir ». Il n’avait que douze ans. Et voilà que maintenant, Tina était devenue un peu trop « mûre » à son goût !

    Sans prendre la peine de sonner à la porte principale, Anna fit le tour de la maison de Tina. Comme elle le pensait, cette dernière était à l’arrière de sa maison avec Ryami, son animal de Luth, sous sa forme « domestique ». Anna resta un moment à les regarder. Elle se dit que jamais elle ne pourrait se faire à la présence de Ryami. Anna était un peu possessive… Dès l’instant où Charles, le parrain de Tina, avait parlé d’ « apprivoiser l’animal de Luth », juste après la défaite de Tresus et leur retour sur Terre, Anna avait pressenti que Ryami aurait empiété largement sur son terrain. Ryami s’était révélée être une tigresse sûre d’elle, très autonome, tout à fait le contraire de Tina il y a un an. Mais elle avait transformé Tina de façon assez radicale. Pour passer inaperçue sur Terre, Charles avait autorisé sa filleule à transformer la tigresse en chatte « domestique ». Comme si on pouvait domestiquer un animal sauvage, pensa Anna.

    Comme si la chatte avait ressenti qu’elle était devenue un centre d’intérêt, elle tourna la tête vers Anna, la fixant de ses yeux verts profonds. Tina fit de même et afficha un regard de déception en voyant que ce n’était qu’Anna. Anna perçut cette déception mais avança malgré tout.

    —       Je me suis dit que tu aurais envie d’un peu de compagnie !

    —       J’en ai. Il n’a pas trouvé le courage de venir ?

    —       Je ne crois pas qu’il en ait envie. Écoute, Tina… !

    —       Je sais qu’il a déjà pris sa décision, Anna. Et c’est gentil de ta part d’être passée, mais je veux être seule.

    —       Tu es sûre que ça va aller ? demanda Anna en tendant la main vers Ryami.

    L’animal ne se laissa pas caresser. Ryami lui lança un regard agressif avant de filer vers le garage.

    —       C’est bien la première fois qu’elle m’évite ! s’exclama Anna en se retournant vers la maison pour voir si la chatte ne revenait pas. Qu’est-ce qui se passe ? Tu ne t’entraînes plus ?

    Un silence s’installa entre elles. Chaque semaine, elles allaient sur Ouhr : Tina, Ryami et elle. Les premières fois elles emmenaient Ray, à la demande du roi pour aider au réaménagement d’Ouhr. Et tandis qu’Anna rendait visite à la famille de Tina, ou accompagnait Ray dans son « travail technique », Tina passait des heures à s’entraîner. Une fois, Tina était tellement concentrée qu’elle n’avait pas vu le temps passer. Elle avait passé des journées entières dans les forêts d’Ouhr, sans même contacter son parrain. Son père n’avait rien dit… pour ne pas changer. Monsieur Perl, après la première escapade de Tina sur Ouhr, avait réussi à se montrer encore plus absent qu’il ne l’était déjà dans la vie de sa fille. Anna avait l’impression qu’il pensait qu’elle était devenue indépendante et n’avait besoin de lui qu’en ce qui concernait les biens matériels. C’était pire qu’avant Ouhr. Son épouse, Diryami, rescapée des griffes de la sorcière Norgia et des canceperas, n’avait pas osé le contredire. Ils avaient tort. Tina n’avait jamais eu autant besoin d’un père et d’une mère. En fait, elle manquait d’un soutien affectif après le choc de tout ce qu’elle avait dû découvrir et accepter en à peine deux mois. Il n’y avait pas eu de repas ou de fêtes de famille depuis les fameuses retrouvailles. Et Tina ne disait rien. Pire. Au bout d’un moment elle s’était mise à refuser toute aide, même celle de Charles, qui parfois l’espionnait sous la forme de son animal de Luth, le Caméléon. Tina disait vouloir « se montrer à la hauteur ». Mais Anna avait l’impression que la seule envie de son amie était de revenir en arrière jusqu’au tout premier jour, celui où ce hibou avait frappé à sa porte, pour pouvoir choisir de dire non.

    —       Écoute, Anna, certaines choses vont changer… ! Je le sens ! Tu dois choisir dans quel camp tu es… dit Tina en regardant son amie dans les yeux.

    Anna eut l’impression que ce n’était pas le regard de Tina. Ses yeux marron commençaient à prendre cette couleur noire, typiquement Ouhrienne, significative d’un changement d’humeur. Anna s’exclama :

    —       Mais je ne suis dans aucun camp ! Je veux que vous trouviez un compromis…

    —       Un compromis ! s’écria Tina en se levant. Tu sais comme moi qu’il va m’oublier avec la distance ! Il sera trop pris par ses études et… arrghhhh !

    Il y eut un bruit sourd dans le salon. Tina avait arrêté de parler et s’était pris la tête entre les mains. Anna fronça les sourcils. Elle allait se diriger vers la porte quand Ryami réapparut par la chatière. La chatte s’allongea face à elles et se lécha la patte sur laquelle elle avait dû renverser de la sauce tomate ou du jus de grenadine. Le regard de la chatte se fit insistant. Anna avait toujours trouvé ses yeux verts déconcertants… Elle arrêta de fixer l’animal et reporta son regard sur Tina qui semblait souffrir d’un affreux mal de tête.

    —       Tina… Ça ne va pas ? Qu’est-ce qui se passe ?

    —       Va-t’en… ! cria Tina en faisant deux pas en arrière.

    —       Non, je ne te laisserai pas toute seule ! s’exclama Anna en voulant toucher les épaules de son amie.

    Tina la repoussa tandis que derrière elles, la chatte avait commencé sa transformation, reprenant sa forme normale de tigresse. Anna, qui était impressionnée par la taille de l’animal, recula d’un pas.

    —       Tu ne la maîtrises pas encore ! Ton parrain a dit que c’est dangereux sur Terre, alors arrête ça tout de suite, Tina !

    —       Tais-toi ! Va-t’en, Anna… ! Je risque de te blesser… Je… je ne contrôle plus rien !

    —       Je vais chercher Ray ! Toi, tu ne bouges pas d’ici ! Tu as compris ?!

    Tina se sentit figée sur place, comme si le temps s’était arrêté. Anna s’élança vers la maison et en fit le tour pour se retrouver dans la rue. Elle sortit son portable et composa le numéro de Ray. Messagerie vocale. Il avait sans doute éteint son portable durant sa dispute avec Tina pour ne pas être dérangé.

    Anna courut jusqu’à chez elle. La porte du salon baillait. Étonnée, la jeune femme pénétra lentement dans la maison. Ce qu’elle vit la tétanisa pendant quelques secondes. Kevin était allongé sur le sol, le visage en sang. Quand elle eut repris ses esprits, elle se précipita vers son frère et sentit son pouls avec soulagement. Puis elle pensa à Charlie. Aucune trace d’elle.

    —       Charlie ? Charlie ?! cria-t-elle en courant à la cuisine.

    N’ayant aucune réponse, elle se précipita sur le téléphone. Qu’est-ce qui s’était passé ? Elle composa le numéro des urgences et demanda une ambulance. Elle monta à l’étage et entra précipitamment dans sa chambre. Un courant d’air lui fit remarquer que la fenêtre était ouverte alors qu’elle était certaine de l’avoir fermée avant de partir. Le cadre photo était au sol, fissuré. Il y avait des traces sur le sol, comme si on avait traîné quelque chose, ou quelqu’un… Anna alla jusqu’à la fenêtre et se pencha. Des traces de sang maculaient le rebord de la fenêtre. Elle recula, submergée par une angoisse terrible. Ses yeux s’écarquillèrent quand elle repassa en mémoire les dernières images qu’elle avait vues chez Tina. Ryami se léchait la patte… Sur cette patte, il y avait du sang !

    —       Oh mon Dieu… ! Cette bête a emporté Charlie ! murmura-t-elle en réalisant que Tina était en danger.

    Anna se rua vers les escaliers qu’elle descendit quatre à quatre. Elle vérifia que son frère respirait toujours puis prit son téléphone pour essayer à nouveau de joindre Ray, en vain. Elle composa le numéro du fixe de Tina. Il n’y eut que deux sonneries qui lui parurent longues chacune de plusieurs heures. Le téléphone fut décroché mais la communication fut interrompue avant même qu’elle n’eut le temps de dire un mot. Elle refit le numéro mais fut dirigée vers la boite vocale des Perl.

    —       Mais qu’est-ce que ça veut dire ? s’exclama Anna en courant vers la porte d’entrée.

    Dehors, le bruit de la sirène d’une ambulance retentit de plus en plus proche. Soulagée de la rapidité des médecins, Anna sortit à leur rencontre. Elle attendit à peine que le médecin descende du véhicule pour lui demander de prendre soin de son frère en lui glissant dans la main un morceau de papier sur lequel elle avait noté le numéro de sa mère. Elle fila ensuite vers la maison de Tina. L’homme, étonné, lui cria qu’elle devait répondre à quelques questions. Mais Anna ne s’arrêta pas. Il la regarda s’éloigner en courant et entra s’occuper du blessé.

    Au loin, Anna s’était retournée pour voir l’ambulance partir avec Kevin. Par deux fois elle manqua de trébucher en courant. Quand elle parvint au niveau de la maison de Tina, elle remarqua des traces de sang auxquelles elle n’avait pas spécialement accordé d’importance plus tôt. Son sang à elle ne fit qu’un tour. Cette journée allait de pire en pire…

    —       Tina ! Tina, ouvre cette porte immédiatement ! cria-t-elle en s’acharnant sur la porte d’entrée.

    Puis, se demandant pourquoi elle ne s’était pas directement dirigée vers le garage, elle fit le tour et se retrouva à l’arrière de la maison. Aucune trace de Tina ou de Ryami. La porte de derrière était entrouverte. Essoufflée, elle marcha rapidement vers la porte et la poussa doucement. La porte grinça légèrement, et offrit à Anna un spectacle qui la fit s’arrêter net.

    À l’intérieur, le salon avait presque été retourné. Anna entra et regarda autour d’elle en essayant d’imaginer ce qui s’était passé. La table n’était plus à sa place, le tapis de sol avait disparu et une étagère avait été renversée. Anna s’accroupit pour ramasser la photo des trois amis.

    Elle se sentit prise d’un vertige et posa sa main droite sur le sol sans faire attention, se blessant alors sérieusement sur les débris de verre du cadre photo. L’entaille commença à saigner. Elle déchira un pan de son tee-shirt pour se bander la main. Elle ramassa la photo et la posa sur la table en se tournant vers le téléphone. Le câble avait été arraché. Désespérée, elle essaya encore une fois de joindre Ray. Une sonnerie retentit dans la maison. Ray n’avait pas éteint son téléphone, il s’était contenté de rediriger ses appels vers sa messagerie.

    Surprise, le portable à l’oreille, Anna se dirigea vers l’endroit d’où la petite mélodie s’échappait. Elle traversa le salon et arriva devant le laboratoire de Tina. Elle alluma la lumière de la pièce et elle se sentit défaillir en entendant encore une fois le message de la boite vocale de Ray :

    —       « Salut ! Vous êtes bien sur la messagerie vocale de Ray Lirm ! Si je ne réponds pas c’est qu’il y a un sacré problème ! N’hésitez pas à réessayer dans un quart d’heure ou laissez un message si c’est très important… ! »

    Anna pensa que le message de la boite vocale de Ray n’avait jamais été aussi proche de la vérité. Elle raccrocha son téléphone et posa les yeux sur le sol. Là gisait le téléphone de Ray. Elle le prit et remarqua qu’il avait été fermé alors qu’on avait commencé à composer un message. Elle l’ouvrit et vit avec stupeur, écrit en lettres majuscules, un nom qu’elle avait essayé d’oublier pendant toute une année : TRESUS

    —       Oh mon Dieu… !

    Elle s’appuya contre le mur et se laissa glisser sur le sol. Il fallait réfléchir, vite. Puis comme une évidence, un nom lui vint à l’esprit : Michael. Anna se releva et retourna chez elle en courant.

    Michael, un Ouhrien de dix-neuf ans avec qui elle entretenait une relation qui se voulait au-delà de l’amitié, avait réussi à la convaincre de demander à Charles de la poudre pour voyager entre les deux planètes, au cas où Tina refuserait de l’y accompagner. Charles avait accepté sans trop de problème, soutenant sans le dire la jeune idylle.

    Michael, contrairement aux autres Ouhriens, n’avait pas peur de la magie, qu’elle soit blanche ou noire. Anna l’avait rencontré en aidant Ray dans la conception des plans des nouvelles rues. Elle s’était transformée en aigle et avait indiqué les endroits précis à améliorer, et ceux à garder en état, grâce à son excellente vision. Michael lui avait dit qu’elle était impressionnante. Elle lui avait souri et dit « merci » sur un ton qui voulait plutôt dire « ça, je le savais déjà ». Il l’avait compris et avait rajouté que c’était dommage parce qu’avec un brin de modestie elle aurait été exceptionnelle. Elle l’avait regardé, agréablement surprise par sa réponse, lui avait tendu la main et s’était présentée. Lui, il l’avait fixée, s’était retourné et s’était éloigné comme si elle n’avait rien dit du tout. Sans le savoir, il lui avait lancé un défi, et elle l’avait relevé.

    Anna arriva chez elle essoufflée. Les ambulanciers avaient évacué Kevin. La maison était vide. Anna détourna les yeux d’une tâche de sang sur le sol et se précipita dans sa chambre.

    —       Où est-ce que j’ai bien pu mettre cette poudre… ? murmura-t-elle en se dirigeant vers son bureau.

    Elle ouvrit et retourna tous ses tiroirs, fouilla dans son armoire, mais ne trouva rien. Elle s’assit sur le lit puis se releva subitement. Elle se coucha sur le sol et passa la main sous le lit. Le sac de poudre avait peut-être glissé de sa sacoche quand elle l’avait envoyée sur son lit. Ses doigts tendus parcoururent le sol frénétiquement et elle sourit en sentant le tissu d’un petit sac adossé contre le mur. Elle tira le sac à elle avec soulagement et s’assit à même le sol contre son lit. Et maintenant quoi ? C’était pure folie que d’aller seule sur Ouhr pour chercher Tina dans l’état où était Ryami. Pas le temps de réfléchir à ce genre de détails. Elle attrapa un stylo et une feuille de papier sur son bureau et gribouilla un mot pour ses parents. Ses parents… Ils la tueraient rien qu’en sachant pour son petit frère ! Ils avaient déjà failli les tuer quand Kevin avait déballé l’histoire d’Ouhr l’année précédente !

    Anna dévala les escaliers et posa le mot bien en évidence sur la table du salon. Elle respira un bon coup et fit un cercle de poudre autour d’elle. Cinq minutes plus tard, elle arrivait directement dans la chambre de Michael, sur Ouhr.

      

    Silencieusement, elle s’assit sur son lit et le regarda dormir quelques secondes. Les cheveux brun foncé et lisses de Michael lui tombaient devant les yeux. Il les avait mi longs et généralement attachés, ce qui était assez fréquent chez les jeunes hommes Ouhriens. Elle esquissa un sourire, puis, se rappelant l’urgence de la situation, lui toucha l’épaule doucement pour ne pas le faire sursauter. Il grogna puis ouvrit les yeux lentement, pensant avoir affaire à sa mère. Il se redressa quand il vit Anna assise près de lui. Il prit une bougie sur sa table de chevet.

    —       Anna ? Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il en allumant la bougie. Que se passe-t-il ?

     —        C’est urgent, Michael ! Nous avons un sérieux problème avec Tina… ou plutôt avec Ryami… ! Je crains qu’elle n’ait décidé de ressusciter Tresus...

     

    2

      

    Tina était agenouillée dans la forêt. Sa cheville était un peu enflée à cause de son arrivée brutale. Son visage était sérieux. Malgré la noirceur de la nuit elle écrivait sur une feuille d’arbre. Elle aurait pu faire une étincelle, ou même allumer une lumière artificielle, mais elle ne voulait pas se faire repérer à faire de la magie en pleine nuit dans la forêt. Les Ouhriens savaient qui elle était, ce qu’elle avait fait, et ils la respectaient, mais c’était dans leur nature de ne tolérer la magie qu’en cas d’extrême urgence.

    En ouvrant sa main gauche, elle fit apparaître la carte d’Ouhr sur laquelle elle plaça la feuille. Un point se dessina sur la carte. Elle se mit debout en grimaçant légèrement avant de lever la tête vers le ciel. Elle scruta les étoiles pour se repérer. Les étoiles… comme si elles pouvaient remplacer un bon GPS terrien ! pensa-t-elle en baissant la tête, exaspérée. Un an qu’elle venait ici et elle avait encore besoin d’une carte… ! Si ça ce n’était pas la preuve que les femmes ne sont pas douées pour l’orientation ! Elle toucha un arbre et attendit qu’il se penche pour commencer à marcher en boitant dans la direction qu’il indiquait.

    La forêt était silencieuse. Les arbres autour d’elle ne lui chuchotaient rien alors qu’elle avait souvent eu l’impression qu’ils étaient très loquaces. Là, ils se contentaient de se courber dans la direction recherchée, réveillant parfois des oiseaux endormis sur leurs branches. Après plusieurs heures de marche, Tina constata qu’elle n’atteignait toujours pas son objectif. Un bruit se fit entendre derrière elle. Elle se retourna vivement mais ne vit rien. Derrière elle, les arbres reprenaient leur position initiale. Elle recommença à marcher mais ressentait une présence derrière elle. Elle s’arrêta et s’assit calmement. Elle sentait que Charles était dans les parages.

    —       Bonsoir parrain, dit-elle en fermant les yeux.

    —       Bonsoir Ryami… dit Charles sans se montrer.

    —       « Tina »… ! rectifia la jeune fille sur un ton agacé.

    —       C’est vrai ! Désolé, Tina ! Alors, où est-elle ?

    —       J’ai perdu sa trace.

    —       « Perdu sa trace » ? Tu m’as dit qu’il n’y aurait pas de problème…

    —       Je l’ai dit, j’y croyais… j’ai eu tort. On a un plus gros problème.

    —       Lequel ?

    —       Comment se fait-il que tu ne sois pas au courant ?

    Charles soupira puis apparut devant sa filleule. Le vieil homme avait l’air las. Il portait une tunique, comme à son habitude, et ne s’était toujours pas fait raser la barbe. Celle-ci le faisait paraître plus vieux qu’il ne l’était vraiment. Anna lui avait dit qu’il aurait l’air plus « cool » sans la barbe… enfin… Ce n’était pas vraiment le moment de penser à la coupe de son parrain. Charles lui lança un regard chargé d’inquiétude et s’assit en tailleur face à elle.

    —       J’ai l’étrange impression que cette fois-ci le problème sera de taille en effet… Si tu n’arrives pas à la pister, cela veut tout bonnement dire qu’elle parvient à brouiller la communication. Elle devient forte et indépendante. Ce n’est pas bon signe…

    —       Parrain… Ce n’est pas un simple jeu de piste. Elle les a emmenés sans mon autorisation !

    —       Qui donc ?

    Pour lui montrer ce qui s’était passé, Tina décrivit un cercle sur le sol avec son doigt. Des images floues apparurent sur le sol. Charles vit alors Ryami s’élancer vers le garage sous sa forme domestique, se rendre chez Anna à une vitesse fulgurante, se transformer en tigresse, agresser Kevin sans même qu’il réalise ce qui se passait et repartir avec Charlotte, évanouie, en passant par la chambre d’Anna.

    Les images se firent plus nettes. Quand elle revint chez Tina, la chatte lécha sa patte couverte de sang en s’asseyant devant Tina et Anna. Cette dernière partit peu de temps après alors que Ray entrait dans le garage quelques secondes plus tard, se croisant de justesse. Ray et Tina semblèrent se disputer alors que derrière Ray, Ryami reprenait sa forme de tigresse. Quelque chose devait s’être passé, car Ray courut dans la maison, suivi de la tigresse et de Tina. En effet, dans le salon, l’étagère avait été bousculée du pied par Charlie qui gigotait pour essayer de se libérer d’un tapis. Le visage de Ray reflétait sa surprise et son incompréhension de la situation. Il se retourna et parla à Tina. Il était en colère. Tina se précipita alors sur Ray alors que Ryami allait l’agresser, et reçut le coup de patte destiné à Ray. Tina tomba en s’agrippant à Ray. Dans sa chute elle entraîna le sac de son copain. Le téléphone portable de Ray sortit de la poche du sac et glissa jusqu’au laboratoire de Tina. Soudain, Ryami, Charlie et Ray se tournèrent vers le téléphone fixe de la maison. Il devait avoir sonné. Ray regarda Ryami, évaluant la distance entre eux et les probabilités qu’elle ne lui saute dessus. Il se précipita et décrocha. Mais Ryami, véloce, coupa la ligne et assomma Ray en s’assurant qu’il tombe sur son dos. Pendant ce temps, Tina avait repris ses esprits, s’était traînée jusqu’au laboratoire et commençait à écrire un message sur le portable de Ray. Soudain elle se tint la tête entre les mains, leva les yeux et vit Ryami, Ray posé sur son dos, traîner son sac de poudre sur le sol en formant un large cercle autour de Charlie. La tigresse se plaça alors dans le cercle et regarda Tina avec insistance. Tina lâcha alors le portable et se précipita vers la tigresse. Elle eut tout juste le temps de rentrer en contact avec Ryami, puis elle fut transportée sur Ouhr. Elles avaient réussi à accélérer le processus et arrivèrent quasi instantanément. À son arrivée Tina était mal tombée, et quand elle avait ouvert les yeux son animal de Luth avait disparu avec ses amis.

    —       Cela s’est passé cet après-midi, ajouta-t-elle en voyant le Caméléon se relever, le visage pâle.

    —       Quelles sont ses intentions ?

    —       Dans la dernière pensée qu’on a partagée elle parlait de Tresus… dit Tina en se levant.

    —       Tresus ?

    —       Oui, mais je n’en sais pas plus.

    —       Tu dois pouvoir savoir Tina. Ou du moins tu dois pouvoir le deviner.

    —       Mais, parrain, Tresus est mort il y a bientôt plus d’un an !

    —       « Bientôt » tu dis… En es-tu sûre ?

    —       Oui, enfin je crois… On n’a pas vraiment la même notion du temps ici et sur Terre…

    —       Toi non, mais Ryami oui. N’oublie pas qu’elle n’est pas du tout Terrienne !

    Charles prit un air pensif puis fit quelques pas en tournant en rond. Quand il s’arrêta, il soupira, regarda sa filleule droit dans les yeux puis lui dit :

    —       Ce n’est certainement pas une coïncidence… Elle doit savoir…

    —       Savoir quoi ?

    —       Tina, Ryami sait sûrement qu’il n’est pas encore trop tard pour faire revenir Tresus d’entre les morts.

     

    ****

     

    À des centaines de kilomètres plus loin, au château, Dirya se retournait dans son lit. Quelque chose n’allait pas. Elle posa un regard tendre sur son époux et soupira. Ne tenant pas en place, elle passa une longue tunique par-dessus son vêtement de nuit et finit par se faufiler hors de la chambre, silencieusement pour ne pas réveiller Azhar. Le couloir était plongé dans un calme absolu.

    Elle adorait la nuit parce que tous les serviteurs dormaient et qu’elle pouvait parcourir le château sans surveillance. Azhar, les premiers jours après son couronnement, avait décidé de changer la vie d’Ouhr, et avait fait des réparations dans le château, aménagé de nouvelles pièces, créé de nouvelles règles – comme l’interdiction de laisser des animaux errants rentrer dans le château étant donné ce qui s’était passé –, et lui avait laissé carte blanche pour la décoration. Elle n’en était pas peu fière. Elle avait « modernisé » l’apparence médiévale du château grâce à des images qu’Anna avait rapportées. Il ne fallait pas faire de changements trop brusques, ni trop inutiles. Elle s’était contentée d’égayer le château. Azhar avait voulu qu’elle le fasse en utilisant la magie, mais elle avait préféré faire participer les villageois pour pouvoir se rapprocher d’eux et instaurer un climat de confiance. Elle voulait être une reine bienveillante et appréciée de ses sujets. Ils avaient repeint les murs et agrémenté l’espace de fresques de couleurs vives grâce aux pigmentations des fleurs que son oncle Chris et la femme de celui-ci, Greta, faisaient pousser dans le jardin royal. Sa cousine Christa avait aidé pour la disposition des meubles, et Anna avait ramené des fleurs de la Terre qui s’étaient adaptées très facilement au climat.

    Dirya descendit les escaliers en tenant le bas de sa tunique, son autre main caressant la rampe repeinte en bleu ciel. Elle alla dans la cuisine et puisa un verre d’eau dans un des récipients. Elle ouvrit les battants en bois de la fenêtre pour respirer de l’air frais et se hissa un moment sur le rebord pour regarder les étoiles. Elle se sentait si proche d’elles. Elle pouvait aussi sentir le parfum des plantes du jardin qui s’était agrandi. Chris et Greta, quoique s’occupant presque à plein temps du jardin et en dépit de leur lien de parenté, avaient refusé de s’installer au château avec leurs enfants, Christa, Thomus et Julio, après que leur maison ait été détruite. Ils s’en étaient rebâti une à une vitesse incroyable, mais les enfants venaient tout de même souvent s’amuser au château, surtout quand Tina ramenait Charlotte et Kevin avec Anna.

    En pensant à Tina, Dirya sentit une boule d’angoisse se former dans sa gorge. Elle descendit de la fenêtre et se rendit au salon sans se presser. Elle s’assit dans un fauteuil situé à quelques mètres de la porte d’entrée et fixa le trône droit devant elle, à une centaine de mètres. Son portrait avait été exposé à côté de celui de son époux, et en dessous de ceux déjà présents de l’ancien roi Thôd et de l’ancienne reine Ourika, parents d’Azhar. Dirya leva les yeux au plafond, plus de cinq mètres au-dessus d’elle, et essaya de se relaxer. Elle avait encore cette impression que quelque chose se préparait. Pour se rassurer, elle sonda les pensées de sa sœur mais ne parvint à y déceler que la peur. Alors qu’elle allait essayer d’en savoir plus sur l’origine de cette peur, un orage éclata. Elle ouvrit les yeux précipitamment. Elle se trouva ridicule d’avoir sursauté pour si peu et passa la main dans ses cheveux frisés avant de se souvenir de la cuisine.

    —       Et puis zut ! J’ai encore oublié de fermer la fenêtre… ! fit-elle en se levant.

    Elle posa son verre sur la petite table et se dirigea vers la cuisine. En arrivant dans l’encadrement de la porte, elle entendit un bruit derrière elle. Elle se retourna. Rien. Puis soudainement un autre orage se fit entendre et il se mit à pleuvoir, alors elle se précipita pour fermer la fenêtre. De l’eau avait quand même eu le temps de s’infiltrer et de mouiller le sol. Elle se baissa pour l’essuyer avec une serviette. Elle jura quand elle constata que sa tunique traînait dans l’eau.

    Il y eut un bruit de verre cassé dans le salon. Elle sursauta, mais avant qu’elle n’ait eu le temps de se relever pour aller voir ce qui se passait, elle reçut un coup derrière la tête et s’évanouit.

     

    ****

     

    —       Anna, je ne crois pas que ce soit une très bonne idée… ! chuchota Michael.

    —       Michael, si tu ne veux pas m’aider tu peux encore faire demi-tour, dit Anna en arrangeant ses vêtements déjà trempés par la pluie.

    Ils avançaient tous les deux à travers les maisons du village en marchant sur la pointe des pieds. Anna, en tête, tenait la main de Michael. Ils avaient pris le temps de mettre un autre tissu autour de la blessure d’Anna même si elle avait insisté pour partir sans perdre de temps.

    —       Je n’arrive pas à croire que je suis en train de faire ça ! Mais réfléchis un peu, voyons ! Tout cela est ridicule… Si cet homme est décédé, comme tu me l’affirmes si bien, comment veux-tu qu’un animal le ressuscite ?

    Un bruit se fit entendre à l’intérieur de la maison près de laquelle ils se trouvaient. Michael tira Anna vers lui et lui plaqua une main devant la bouche. Ils se baissèrent juste à temps alors qu’une femme ouvrait une fenêtre. La lueur d’une bougie éclaira un instant au-dessus de leur tête. Ne remarquant rien d’anormal, la femme souffla la bougie et referma la fenêtre. Anna enleva la main de Michael et se tourna vers lui.

    —       C’est bien là la question que je dois poser à Charles ! chuchota-t-elle. Et puis il y a la disparition de Tina !

    Ils se remirent à marcher en direction de la forêt en se faisant discrets auprès de chaque maison. Une chance que les habitants n’aient pas accepté le projet de mettre des éclairages électriques à l’extérieur de chaque maison, pensa Anna en arrangeant ses cheveux qui lui collaient au visage.

    L’électricité, c’était un peu de la magie pour les Ouhriens. Certains n’y voyaient pas d’objection, si ça pouvait aider à la sécurité, mais d’autres, un peu plus « conservateurs » préféraient garder les vieilles habitudes. Alors, ils avaient décidé par un vote qu’aucun village n’aurait l’électricité. De ce fait, les lampadaires qui ornaient les routes principales devaient être allumés manuellement à l’aide d’une bougie tous les jours dès la tombée de la nuit. Seules quelques maisons éloignées dans la forêt et certaines pièces du château bénéficiaient de lumière automatique par le biais d’un procédé vraiment basé sur la magie, copiant le principe de l’électricité.

    Anna et Michael atteignirent la forêt et s’arrêtèrent sous un arbre dont les branches bien feuillues les protégeaient de la pluie. Michael regarda ses pieds. Ses sandales étaient maintenant pleines de boue. Il soupira et prit Anna dans ses bras pour lui communiquer de la chaleur. Puis il la prit par les épaules et la regarda droit dans les yeux. Il regrettait qu’elle ne soit pas Ouhrienne. Les yeux des Ouhriens laissent transparaître les sentiments comme un livre ouvert. Puis, réalisant qu’elle le regardait bizarrement parce qu’il la tenait toujours en la fixant, il la lâcha et tourna la tête vers le village derrière lui. Il eut l’impression de faire des adieux et essaya encore une fois de raisonner Anna sans quitter le village des yeux.

    —       Il fait nuit noire, il pleut des cordes, et toi tu vas réveiller un vieil homme à cette heure-ci pour lui raconter une histoire à dormir debout !

    Il se retourna vers elle et constata qu’elle avait déjà repris la route. Il accéléra pour la rejoindre.

    —       Fais attention à ta tête ! dit Anna en baissant la tête pour éviter une branche.

    —       Et d’ailleurs comment sais-tu s’il habite encore là-bas ?

    —       C’est un magicien, pas un nomade…

    —       Ok. Je vois… De toute façon je n’ai pas trop le choix puisque je ne peux pas laisser une fille sans défense se promener seule ainsi dans la forêt.

    —       Heureuse que la galanterie existe encore ! C’est gentil de montrer autant d’enthousiasme !

    En disant cela Anna s’arrêta et regarda autour d’elle. Elle ne reconnaissait plus le chemin. Elle fronça les sourcils et essaya de se concentrer. Michael sourit puis déclara en plaisantant :

    —       Excusez-moi, demoiselle « Histoire-à-dormir-debout »… ! Serions-nous perdus par le plus grand des hasards ?

    —       Je suis sûre de ne pas m’être trompée de chemin ! riposta Anna en se tournant vers Michael.

    —       Peut-être qu’il a refait l’aménagement de son quartier lui aussi… C’est un magicien, comme tu l’as dit toi-même !

    —       Mais oui, c’est ça ! s’exclama Anna.

    Michael regretta d’avoir ouvert la bouche. Il secoua la tête en signe d’exaspération. Anna se transforma en aigle et s’éleva dans les airs. Avec le don de vision que Nöd lui avait transmis, elle détailla le sol et aperçut une maison souterraine. Elle se reposa et redevint humaine.

    —       On y est ! annonça-t-elle en secouant sa chevelure brune.

    —       Comment ça on y est ?

    —       Il habite en dessous. Il faut juste trouver l’accès…

    —       Et tu…

    —       Voilà c’est bon ! fit Anna tout sourire en cognant à un arbre.

    À sa grande surprise, rien ne se produisit. Elle retenta une seconde fois mais toujours rien. La blessure qu’elle s’était faite chez Tina quelques instants plus tôt se rouvrit et se remit à saigner. Quand elle vit le sang filtrer à travers le tissu elle grimaça, et Michael soupira avant de dire sur un ton très sérieux :

    —       Et s’il y avait une formule magique ?

    —       Une formule magique ? répéta Anna sur un ton dédaigneux, en insistant sur chaque mot.

    Elle lança à son ami un regard qui signifiait : « Non mais tu t’entends parler parfois ? », puis se remit à scruter l’arbre. Elle en fit le tour alors que Michael restait planté à la regarder. Il n’avait pas pris le temps de s’attacher les cheveux et ceux-ci lui collaient au visage à cause de la pluie, lui donnant un air rebelle. Il fit glisser quelques mèches derrière ses oreilles.

    —       Oui, pourquoi pas… !?

    —       Rien que sur Terre il y existe des tas de formules magiques ! Je suppose qu’en plus elles ne sont pas pareilles que sur Ouhr… Et puis ma vision me dit que c’est cet arbre-là qui sert de passage…

    —       Et pourquoi est-ce qu’on n’irait pas voir la reine ? Elle est la sœur de Tina donc elle devrait pouvoir nous aider…

    —       C’est bien là la seule chose sensée que tu aies dite jusqu’à maintenant ! Et puis, avec cette pluie, je dois avouer que le château me serait plus accueillant que cette forêt…

    Elle fit donc demi-tour, suivie par Michael, en direction du château. Le chemin était long, mais ils coururent pour maintenir la température de leurs corps. Au bout d’un moment, la pluie leur paraissait tiède. Ils se remirent à marcher, mais toujours à un rythme rapide. À une distance convenable des villages, ils empruntèrent la Via Principalis, construite récemment, afin de pouvoir passer sous certains abris.

    La Via Principalis était la route centrale d’Ouhr. Elle rappelait à Anna que la planète n’était pas si grande que ça, mais qu’elle faisait quand même bien des milliers de kilomètres de circonférence. C’était la plus grande route d’Ouhr. Elle partait de l’intersection des routes extérieures aux quatre villages du sud, longeait la Place Principale, passait devant l’un des deux villages du nord et traversait le deuxième. Des lampadaires avaient été placés en alternant des deux côtés, à environ vingt pas d’intervalles à chaque fois. Anna, qui avait aidé au tracé de la route, trouvait que celle-ci donnait à la planète un air beaucoup plus civilisé que lors de leur premier séjour sur Ouhr. Ils croisèrent une vingtaine de chiens errants sur leur chemin. Anna réalisa alors qu’elle n’avait, à son souvenir, jamais vu de chat sur Ouhr…

    Elle était perdue dans ses pensées quand Michael lui prit la main et commença à courir. Ils étaient presque arrivés. Une fois devant la porte, un peu essoufflés, ils se regardèrent et se firent un signe de la tête. Anna tira sur la clochette puis frappa à la porte avec insistance. Quelques minutes plus tard, un serviteur vint entrouvrir la porte. Anna s’étonna non pas qu’il portât des vêtements de nuit, ce qui était normal à cette heure-là, mais qu’il tînt une bougie à la main malgré la douce lumière qui provenait des deux lustres « électriques » à l’intérieur. Le serviteur passa la tête pour voir qui était là et s’exclama en ouvrant grand la porte :

    —       Demoiselle Anna !

    —       Bonsoir Bastian !

    —       Ne restez pas dehors avec ce temps ! Entrez donc, mais faites attention… ! Je viens d’apercevoir des éclats d’un verre brisé dans le salon…

    —       On fera attention, dit Michael en entrant à la suite d’Anna.

    —       Qu’est-ce qui vous amène au château à une heure aussi tardive et par un temps pareil ? Le roi et la reine sont couchés depuis longtemps… ! Et puis regardez-vous un peu ! Vous êtes tout trempés !

    Bastian faisait office de majordome et ne voulait être vu que comme tel alors qu’il était considéré beaucoup plus comme un ami de la famille étant donné ses années dévouées au feu roi Thôd. Il approchait de la soixantaine, tout comme Charles. Il avait été congédié par la reine Ourika quand elle était contrôlée par Norgia, à cause de sa fidélité à servir son roi et à protéger Azhar. Ce furent justement les raisons pour lesquelles le jeune roi avait tenu à le ravoir à ses côtés au château.

    Le regard de Bastian se porta inexorablement vers les pieds de ses hôtes. Il grimaça. Anna et Michael suivirent son regard et comprirent le désenchantement sur le visage du serviteur.

    —       C’est une urgence, Bastian ! dit Anna en enlevant ses chaussures.

    Michael ôta ses sandales et leurs pieds se retrouvèrent sur le sol froid. Ils entrèrent un peu plus dans le château devant les yeux stupéfaits de Bastian :

    —       Une urgence ?

    —       Oui, il faut dire à la reine que sa sœur est en grand danger ! s’exclama Anna.

    —       Tu n’exagèrerais pas un tout petit peu là par contre… ? murmura Michael en penchant la tête vers Anna et en adressant un sourire maladroit au serviteur.

    —       Non ! Michael s’il te plaît ! Bastian, va la réveiller !

    —       Je ne peux pas…

    —       Oh, eh bien j’irai moi-même ! lança Anna en se précipitant vers les escaliers.

    —       Demoiselle Anna ! s’écria Bastian en s’élançant après la jeune femme sans poser la bougie.

    Michael les regarda faire sans broncher, le regard amusé. Il savait qu’Anna aimait bien n’en faire qu’à sa tête. Anna monta les marches quatre à quatre et courut dans le couloir pour atteindre la chambre royale, tout au bout du couloir. Quand elle arriva devant la porte, elle se dit qu’elle devrait réfléchir à comment annoncer la nouvelle. Mais, en entendant les pas de Bastian se rapprocher, elle finit par cogner très fort à la porte. N’ayant pas de réponse immédiatement, elle cria le nom de Dirya mais ce fut Azhar qui vint ouvrir la porte.

    —       Anna… ? fit le roi, les yeux emplis de sommeil. Mais que se passe-t-il ici ? Dirya est en bas ? Où est Dirya ?

    Bastian et Anna se regardèrent en fronçant les sourcils d’incompréhension. Anna finit par déclarer :

    —       C’est exactement la question que j’allais poser...

     

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